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Ishmael Chambers Spoutnik

Inscrit le: 04 Oct 2004 Messages: 857 Localisation: Rennes
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Posté le: Dim Oct 31, 2004 9:54 pm Sujet du message: Marnie (1964) |
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ETUDE DU FILM
Bonsoir,
Donc, je me permet de lancer dés maintenant le débat sur le film "Marnie", celui-ci étant encore dans les mémoires de plusieurs et ne jouissant pas d'une édition Zone 2 de qulité avec son horrible Pan et Scan et ses légères coupes dans le dialogue lors de la scène finale.
N'hésitez pas à réagir sur mon étude, et également sur sa pièce jointe... Comme je l'indique à la fin du texte, j'ai voulu par là faire réfléchir sur la part d'irrationnelle que l'on peut ressentir devant un film, être touché par quelque chose de plus fort que la simple énumération des qualités et des défauts?
Donc par exemple, que pensez vous de l'appellation "Grand film malade" de Truffaut? Est-ce que la manière dont Hitchcock se perd dans ce film très personnel n'est pas le loisir à y trouver plus de plaisir de cinéma, quelque chose de plus intense que dans une oeuvre marchant avec plus de cohérence ? Est-ce que les "défauts techniques", les transparences, les toiles peintes,sont justifiables ?
Ce ne sont que des pistes de discussions, à vous la parole!
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Hughes 2,35:1

Inscrit le: 05 Oct 2004 Messages: 360
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Posté le: Lun Nov 01, 2004 9:20 am Sujet du message: |
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Bonjour Ishmael,
Tout d'abord, je tiens à te féliciter pour l'acuité analytique de ton texte. Ensuite, nous pouvons passer au débat.
Je vais réagir dans un premier temps autour de la notion "film malade". Il est toujours délicat de définir avec précision ce qu'est un "film malade" : est-ce une oeuvre jugée trop personnelle et qui se perd dans une propre subjectivité qui empêche le cinéaste de s'accorder un recul critique sur les défauts de son oeuvre ? Est-ce un film qui souffre de sa production (acteur non-désiré, concessions au scénario...?) Est-ce un film qui existe par ses faiblesses ? N'est-ce pas un film qui ne s'épanouit que par ses erreurs ? Peut-on rééllement définir le "film malade".
Comme tu le soulignes dans ton texte, "Marnie" est un film que nous pouvons difficilement personnaliser voire identifier. Il se situe selon moi, à mi-chemin entre le film dramatique et la comédie dramatique, entre le polar érotique et le suspense, mais surtout entre le drame intimiste et le drame psychanalytique. Sans doute cet "intimisme" et ce "psychanalysme" permettent à "Marnie" de devenir un film personnalisable uniquement parce qu'il n'est pas identifié consciemment. Le secret de la possibilité de définir "Marnie" se situe dans cette relation labyrinthique entre le non-voir et le paraître. Car Hitchcock a voulu nous plonger dans un film en souffrance dont la vérité ne se situe que dans un degrés très profond de l'inconscience. Lorsque tu évoques les sentiments que tu as eu à la vision de ce film, tu parles d'un film qui ne demande ni à être vu ni à être compris. Il s'agit d'un film purement émotionnel, purement sensationnel voire même sensoriel.
Une oeuvre qui ne se vit qu'à travers ses sentiments propres et que chacun ressentira en fonction de sa personnalité. Aussi, définir la personnalité de "Marnie" passe en conséquent par sa propre personne. Chacun d'entre nous personnalise "Marnie". Nous pouvons en faire un drame intimiste comme un film de suspense. Aussi, ce "film malade" peut se définir de cette manière : un film qui demande aux spectateurs de le définir. C'est un voyage purement psychanalytique dans l'inconscient et le désir d'y renvoyer ses propres sentiments.
"Marnie" n'existe que parce qu'il n'existe pas en tant que film, mais en temps que croyance, que désir, que sentiments. L'indéfinissable "Marnie" se définit par notre définition intime de ce qu'est le cinéma ; c'est une recherche intime de notre foi dans le cinéma. Hitchcock a plongé dans ses plus profondes ambiguïtés pour composer cet opéra de la souffrance, de la croyance et de la foi. Il a offert la possibilité aux spectateurs de créér leur propre film, leur Marnie. Marnie n'existe que par le regard des spectateurs. Personnalités multiples et complexes, à la recherche de l'exorcisation de son passé.
Les transparences tout commes les toiles peintes renforcent le surréalisme psychanalytique de "Marnie" (tout comme la séquence onirique de Dali dans "Spellbound") et l'aspect décor changeable du film (tout comme dans "Johnny Guitar" de Nicholas Ray). Il y a un aspect purement technique également chez Hitchcock : le contrôle absolu dans les studios, mais cette décision artistique se transforme dans "Marnie" en un épanouissement purement introspectif : la maladie du film (transparences...) prolonge les souffrances de "Marnie" et le monde indécis, trompeur au sein duquel elle vit.
Après, on peut évidemment faire de "Marnie" l'apologie-somme de toutes les héroïnes hitchcockiennes (puisque c'est le dernier film au sein duquel il dessine son actrice) en même temps que le regret de ne pas avoir eu Grace Kelly. Aussi, comme toi, je pense que la souffrance de ce film (ces choix, ces contraintes...) lui permet d'avoir une existence réélle. Après, ce sont, selon moi, les spectateurs qui définissent ce film. Nous pouvons appeler "Marnie" "film personnel" : hitchcockien et intime.
Hughes. _________________ "Comprendre, c'est aimer" (Delmer Daves) |
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Ishmael Chambers Spoutnik

Inscrit le: 04 Oct 2004 Messages: 857 Localisation: Rennes
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Posté le: Lun Nov 01, 2004 11:33 am Sujet du message: |
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| Hughes a écrit: | Sans doute cet "intimisme" et ce "psychanalysme" permettent à "Marnie" de devenir un film personnalisable uniquement parce qu'il n'est pas identifié consciemment. Le secret de la possibilité de définir "Marnie" se situe dans cette relation labyrinthique entre le non-voir et le paraître. Car Hitchcock a voulu nous plonger dans un film en souffrance dont la vérité ne se situe que dans un degrés très profond de l'inconscience. Lorsque tu évoques les sentiments que tu as eu à la vision de ce film, tu parles d'un film qui ne demande ni à être vu ni à être compris. Il s'agit d'un film purement émotionnel, purement sensationnel voire même sensoriel.
Une oeuvre qui ne se vit qu'à travers ses sentiments propres et que chacun ressentira en fonction de sa personnalité. Aussi, définir la personnalité de "Marnie" passe en conséquent par sa propre personne. |
Je me retrouve totalement dans ce que tu dis là Hughes! J'ai toujours trouvé que c'était un film qui poussait extrèmement loin la dimension subjective du spectateur, d'une manière qui à mon sens reste totalement inégalée. Je l'associe en grande partie à la manière non définitive dont Hitchcock a abordé la psychanalyse dans cette oeuvre, en lui retirant sa dimension taumaturge. Sans doute parce qu'en cours de route, il s'est rendu compte qu'artistiquement, il aboutirait à une impasse. C'est impossible de définir le film comme un puzzle de symbôles comme dans "Spellbound", en ce sens, finir l'oeuvre sur la toile peinte ici, c'est donner l'impression d'être enfermé infiniment dans un univers purement mental auquel le ressenti et l'interprétation est donné avec beaucoup de liberté au spectateur.
"Marnie", c'est une oeuvre qui fait du cinéma un réel monde presque autonome dont on ne peut s'échapper. Bâtie sur un conflit entre la vie réelle et la représentation de son inconscient, incarnée par le conflit Hitchcock/Hedren. On peut presque faire de la toile peinte à la fin du film une sorte d'égale de celle que l'on retrouve dans des films inspirés de Phil K.Dick: "Dark City" et "The Truman Show" symbolisent toujours la fin d'un "monde" par la destruction d'une toile peinte, qui ouvre sur le hors champs. Du monde cinéma, Hitchcock s'est rendu compte qu'il ne pourrait pas s'échapper ici, et c'est ce qui rend le film si fort, parce qu'il essaye vraiment d'en sortir. C'est ce qui donne aussi le sens au sublime plan d'ouverture ou la femme et maitrise échappe d'emblée à Hitchcock, et ou cette ligne qui s'offre au spectateur est immédiatement fascinante parce que, pour te rejoindre Hugues, elle invite aussi immédiatement le spectateur à se projeter, comme un tunnel.
En ce sens, c'est aussi un film qui défie vraiment l'esprit critique et purement analytique, car ses points d'encrages purement objectifs sont assez peu nombreux. _________________ http://www.cinetudes.com/
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Hughes 2,35:1

Inscrit le: 05 Oct 2004 Messages: 360
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Posté le: Mar Nov 02, 2004 8:14 am Sujet du message: |
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Bonjour,
Comme tu l'évoques dans ton message précédent, c'est un film qui échappe à tout esprit critique, sur le plan de la raison. Toute la question de "Marnie" relève de sa définition et par extension de l'approche analytique que nous pouvons en faire. Il est rare de voir un film, à ce point, échapper au raisonnement du critique. Sans doute échappe t-il au temps, ce qui l'empêche de vieillir. "Marnie" est un film hors-temps, car il n'a pas le désir de s'inscrire dans le temps. Ce sont les spectateurs qui le contextualisent. Dans la dernière période d'Hitchcock, celle du relatif déclin, "Marnie" est son seul film (avec à la rigueur "Frenzy") qui, selon moi, n'a pas vieilli, car il n'est pas ancré en son temps (par exemple "Le Rideau Déchiré" et "L'Etau" apparaissent comme totalement démodé, car en plus de plonger leurs racines dans le contexte politique de l'époque, Hitchcock n'a pas renouvelé sa technique afin de donner à ces deux films un caractère plus détaché, ce qui ne signifie pas que je considère les films ancrés dans leur temps comme des films vieillis, bien au contraire, mais il faut admettre que certains le sont plus que d'autres).
Pour revenir à "Marnie", quelle place lui accorder dans l'oeuvre d'Hitchcock ? J'ai l'impression que ce statut de "film-malade" l'empêche d'accéder au rang d'oeuvre maîtresse. Le manque de définition du "film malade" a causé beaucoup de tort à ce film -comme tu le dis- qui fait appel à la plus totale subjectivité. Sans doute faut-il analyser "Marnie" par les sentiments plus que par la raison, ce qui n'est nullement problématique dans la manière de percevoir le film, puisque sa volonté de perception passe par l'émotionnel.
Beaucoup de films d'Hitchcock peuvent être analysés de cette manière : "Vertigo", "Psychose" et "Les Amants du Capricorne". Dans "Marnie", il y a des fulgurances émotionnelles difficilement contrôlables : les scènes se déroulant sur le paquebot et plus encore la fin. Il y a cette impression de recherche du traumatisme chez Hitchcock. Le film doit se vivre de la même manière que les personnages vivent leurs émotions. Avec de la douleur ; un peu comme les films de Nicholas Ray, un cinéma en souffrance, sur l'obsession intime de la félure.
Etablir un parallèle entre Nicholas Ray et Hitchcock peut sembler, à priori, hasardeux, tant le premier a construit une oeuvre chaotique, en perpétuel combat avec les producteurs, des oeuvres en souffrance, très éloignées de celles d'Hitchcock, et tant le deuxième a bâti une filmographie fondée sur l'épanouissement et l'acceptation avec les producteurs (même Selznick). Pourtant, le caractère chaotique, déséquilibré de "Marnie" peut évoquer Nicholas Ray. Cette sensation que le film aurait pu être autre, plus équilibré, mieux construit, différent, et qui pourtant en l'état actuel, demeure une oeuvre admirable, justement parce qu'il fut construit avec autant de difficultés. "Marnie" peut sembler être un film imparfait, mais justement par ses imperfections, il demeure un film d'une troublante beauté, fascinant, extraordinairement intelligent et surtout parfaitement réussi.
Ishmael, tu parlais de pièces de puzzle : justement, n'est-ce pas à nous, spectateurs, d'assembler toutes ces pièces et de construire tout notre film ? Je me rends compte à quel point, ce que nous avançions -définir "Marnie" par nous-même- peut sembler être la meilleure définition du film.
Au sujet de la psychanalyse, effectivement, elle me semble également, mieux digérée, moins raide, moins clinique que dans "Spellbound" ou "Le Secret derrière la porte" de Fritz Lang. Une nouvelle fois, la preuve qu'Hitchcock a fait de "Marnie" un vrai, un authentique film de perceptions et de sensations.
Aussi, je n'ai encore pu répondre à ma question : quelle place accorder à "Marnie" dans l'oeuvre du cinéaste anglais ?
Hughes. _________________ "Comprendre, c'est aimer" (Delmer Daves) |
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Ishmael Chambers Spoutnik

Inscrit le: 04 Oct 2004 Messages: 857 Localisation: Rennes
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Posté le: Mar Nov 02, 2004 11:16 am Sujet du message: |
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Quelle place accorder à "Marnie" dans la filmo de Hitchcock? Pour moi, c'est celle du film de la limite, ou Hitchcock va jusqu'au bout de son monde artistique propre. Par la suite, va s'opérer une démarche qui tient plus de la deconstruction et de l'errance.
Pour autant, je trouve très intéressante la suite de la filmographie du cinéaste. "Le Rideau déchiré" et la première heure de "L'Etau" sont des sommets d'abstractions. Il y a là les scènes de morts les plus réussis du cinéaste (le meutre de Gromek dans "Torn Curtain", la mort de Junita, la pieta dans "Topaz"). Le cinéma d'Hitchcock à vraie dire est devenu beaucoup plus cynique, sans amour, plus froid, sans doute est-ce à mettre au crédit de l'incident Hedren. "Frenzy" montre des femmes nues et enlaidis, la saleté des rues londoniennes... là ou il était un des maître de la sublimation. "Family Plot" joue sur l'ironie et la forme du clin d'oeuil. Ces films peuvent paraître plus vieillot, parce que Hitchcock est aussi plus soucieux de la mode, mais ils sont assez fascinant, surtout "Frenzy" qui à mon sens est l'un de ses très grands films, même si Hitchcock a considérablement changé.
Je met là les photos d'essai de "kaleidoscope" qu'il devait réaliser en 1967, pour voir à quel point Hitchcock a perdu toute son innocence avec "Marnie", qu'il se trouve attiré par une vision plus crue du sexe, qu'il a peur d'être dépassé par l'avant garde:
Quand au "pure film de sensation et de perception", c'est pour moi l'un des domaines les plus fascinant du cinéma, et de la création artistique, mais inévitablement, c'est aussi celui qui ouvre le plus au débat critique. _________________ http://www.cinetudes.com/
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Hughes 2,35:1

Inscrit le: 05 Oct 2004 Messages: 360
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Posté le: Mer Nov 03, 2004 9:25 am Sujet du message: |
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Merci Ishmael pour ces très révélatrices photos du projet d'Hitchcock. Ce que je peux regretter que ce projet n'ait jamais pu voir le jour.
Sans doute la perception est-elle au coeur du cinéma hitchcockien, perception des personnages de la situation à laquelle ils assistent et perception du spectateur du film.
Dans "Les Oiseaux", il y a ces plans magnifiques où les oiseaux se posent sur la cage à écureuils dans la cour de l'école pendant que Mélanie s'allume une cigarette. Le spectateur en sait plus sur la situation (et le danger que la jeune femme). Dans "Marnie", une situation différente est exsposée mais le spectateur a également une longueur d'avance : le fameux "split-screen" lorsque Marnie dévalise le coffre alors que la femme de ménage s'approche du lieu. Hitchcock sait parfaitement utiliser le silence.
Car si les films d'Hitchcock (surtout la période Bernard Herrmann) sont magnifiés par la musique, le cinéaste anglais savait également jouer sur la force émotionnelle du silence, sans son, uniquement par les images : "Les Oiseaux" est le sommet de l'utilisation du silence. Dans "Marnie", la scène citée ci-dessus, est un exemple admirable et représentatif de l'utilisation du silence qui renforce l'angoisse du moment et fait naître chez le spectateur un authentique sentiment d'impuissance, bien plus renforcé par le silence que par la musique qui aurait tué cet effet. Aussi, lorsque nous parlons de l'émotionnel, du sensationnel voire du sensoriel, "Marnie" demeure un exemple fascinant de la capacité d'Hitchcock a transcender l'instant uniquement par les images. Cette force de l'utilisation de l'image muette prend ses sources selon moi, dans son film"Chantage" (Blackmail) en 1929 : film qui commence comme un muet puis se sonorise au fur et à mesure de la progression de l'intrigue. Tout au long de sa carrière, Hitchcock n'aura de cesse d'explorer et de questionner cette utilisation du silence qu'il emploie dans tous ses films (recherches expérimentales). "Psychose" contient de grands moments de terreur grâce au silence (le lavage de la salle de bains après le meurtre de Marion), le premier baiser entre James Stewart et Grace Kelly dans "Fenêtre sur Cour", la fuite de la cariole (la porte s'ouvrant dans un léger ralenti) dans les coulisses du théâtre de Jane Wyman et Michael Todd dans "Le Grand Alibi". Et bien sur, "Marnie".
En ce qui concerne le rapport d'Hitchcock au sexe, "Kaleidoscope" aurait sans doute du être le film, non plus de la limite, mais de l'au-delà de la limite. "Marnie" évoque de manière très claire le rapport des personnages au sexe et la scène du viol est d'une violence quasi-insoutenable, montrée de manière très crue, sans doute moins gratuite et complaisante que dans "Frenzy", qui, même si je trouve ce film très bon, joue sur certains effets de mode des seventies, tout en conservant l'esprit hitchockien (beaucoup d'humour).
"Marnie" demeure un film sans aucun humour. Il n'y a pas de deuxième degrés ou de désir de dédramatiser l'instant. Ce qui en fait sa force (tout comme "Vertigo) et sa sincérité. Le sexe est montré sans aucune retenue, dans la limite de ce que la censure pouvait admettre, avec une froideur quasi-clinique et une grande charge émotionnelle. Dans "Frenzy", il y a toujours de l'humour qui vient contrebalancer la gravité de l'instant.
Que penses-tu du fait que "Marnie" est chef d'oeuvre du moment, de l'instant ? C'est à dire la volonté du cinéaste (et cela rejoint ce que tu avançais) de faire de cette oeuvre un puzzle mental, dont chaque pièce serait un moment, sublimé par la musique d'Herrmann et magnifié par le silence hitchcockien.
Hughes. _________________ "Comprendre, c'est aimer" (Delmer Daves) |
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Ishmael Chambers Spoutnik

Inscrit le: 04 Oct 2004 Messages: 857 Localisation: Rennes
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Posté le: Mer Nov 03, 2004 6:46 pm Sujet du message: |
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| Hughes a écrit: |
Que penses-tu du fait que "Marnie" est chef d'oeuvre du moment, de l'instant ? C'est à dire la volonté du cinéaste (et cela rejoint ce que tu avançais) de faire de cette oeuvre un puzzle mental, dont chaque pièce serait un moment, sublimé par la musique d'Herrmann et magnifié par le silence hitchcockien.
Hughes. |
Hugues tu mets le doigt sur un aspect tout à fait intéressant. L'analyse sonore du film pourrait sans doute permettre des études plus longues que celle que j'ai écrite! Tout commence déjà par le début du film qui donne le ton, puisque suite au générique avec la musique d'Herrmann qui emporte vraiment le spectateur, Hitchcock coupe à tout lyrisme en ne nous proposant que les bruits de pas de la Marnie brune sur la gare. l'effet est proprement saisissant et renforce encore plus cet incroyable moment de cinéma. Et j'adore du coup comment le montage recoupe sur l'interrigatoire de Strutt! Musique, calme soudain, bruit de pas, mots qui claquent... Le tout est véritablement menée de main de maître absolu.
Les passages sur la musique sont tout aussi important (la chasse à court, le violage du coffre à la fin avec Herrmann qui se met au diapason de l'évolution de Marnie) que le silence et les bruitages.
La séquence qui emmène le flash back est absolument magistral, on est pris dans la tempête, puit tout se calme au moment ou marnie va littéralement se vider. Il y a ce geste très simple pour introduire la scène, ou sean Connery frappe le mur, comme au théâtre. On a là une association du son et du visuel très dense, avec cet escalier, ce papier peint qui devient une vrai projection du mental sans que jamais ce soit souligné comme de gros symboles! C'est par de tels motifs vraiment subtils que ce film est extraordinaire dans sa retranscription de l'inconscient.
Il faudrait aussi étudier tout les bruitages de la scène du flash back, c'est une scène dénuée de rythmique, d'une sécheresse infinie, on entend les bruits de l'orage, de bagarre, les coups du tisonnier sans aucune volonté expressionniste. Hitchcock fait des traumatismes de simples petits bruits, glaçants, sans dramatisation. C'est particulièrement choquant le dénument de cette scène. Hitchcock va à mille lieu du paroxysme de la descente à ski de "Spellbound"... Il tétanise en fait une nouvelle fois le spectateur, en lui assainant le coup de massue de cette scène et du plan du sang, ou la musique reviens alors comme un effet sonore sensé représenter un énorme choc. C'est absolument magistral.
Et je crois aussi que ce traitement sonore aide le spectateur à se projeter lui même en partie dans le film, car il crée une sensation de mal être qui fait travailler l'imagination. C'est un film qui n'existe que sous le motif de la projection: escalier, allée de gare, couloirs qui mène au coffre fort sont les lignes directrices de flux... le papier peint, les transparences, les décors peints, la porte du bureau de Rutland, cette énorme tâche de sang, ce sont les écrans qui reçoivent. _________________ http://www.cinetudes.com/
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Hughes 2,35:1

Inscrit le: 05 Oct 2004 Messages: 360
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Posté le: Jeu Nov 04, 2004 12:45 pm Sujet du message: |
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Peut-être as-tu déjà lu cet ouvrage, Ishmael, du moins je t'en donne les références :
Chion Michel, "Un art sonore, le cinéma, histoire, esthétique, poétique", Cahiers du Cinéma, Italie, 2003, 480 Pages.
Au sein de cette somme qui décortique, analyse et réfléchit sur le son, l'utilisation et les recherches expérimentales au cinéma, ouvrage très théorique, mais indispensable, il y a un texte d'étude de l'auteur, particulièrement complet sur "Les Oiseaux", texte que l'on pourrait accoler à l'utilisation de la musique et des silences dans "Marnie". Le texte s'intitule : "Autour d'une séquence des Oiseaux : le parlant comme art-palimpseste" (p. 148-167).
Il y a d'autres références dans cet ouvrage consacrées à l'univers Hitchcockien.
J'ai revu hier soir "Marnie" (dommage pour le recadrage de l'image sur le DVD) et dès le générique, nous sentons les fulgurances du film, les poussées du violence, émotionnelles, dues à la partition extraordinairement complexe de Bernard Herrmann. Les répits dans cette musique sont rares, il y a toujours des envolées violentes qui traduisent les tourments, les excès des sentiments, la fureur des émotions qui se déchaînent. La complexité musicale de la partition traduit la complexité du personnage principale.
A la différence de la contemplation crépusculaire de "Vertigo" (que traduit la musique de Herrmann par des variations multiples autour du thème du cycle obsessionnel), il y a dans "Marnie" des fulgurances, qui amènent le spectateur à s'interroger sur l'obsession de Marnie. L'obsession n'est pas cyclique. Elle se prolonge tout en s'aggravant. Le retour à la source du traumatisme est un chemin difficile voire quasi-impossible, car il est une multitude de souffrances pour Marnie. Un refus d'admettre, qui l'empêche d'exorciser ce traumatisme de l'enfance. Alors que "Vertigo" repose entièrement sur un retour aux sources obsessionnelles duquel Scottie ne peut se défaire, briser, plonger dans un tourbillon de fantasmes. Il est enchaîné au passé, par un présent perpétuel (voire un hors-temps) qui le pousse à revivre le passé, en le contraignant à ne pas pouvoir (vouloir) vivre dans le présent. Dans "Marnie", la jeune femme est rattachée au passé, mais par la force de la raison, elle vit dans un présent qui n'est pas hors-temps, mais dans le temps présent. Métaphoriquement, le passé qui la hante par des images mentales ou des faits, sont autant de coups de couteaux qui lui sont portés et qu'elles se portent volontairement ou pas, consciemment ou pas.
La fulgurance des cordes de Herrmann traduit ces coups de couteaux, qui font progresser Marnie vers la résolution du traumatisme. Mais cette progression passe par une régression et une introspection de sa propre culpabilité. A la rigueur, mettre en parallèle Scottie et Marnie dans leur positionnement par rapport au temps n'est pas hasardeux : car, comme je l'évoquais, si le premier vit dans une obsession cyclique qui le fait vivre hors du temps présent et la deuxième évolue dans une progression dans le temps, mais qui passe par une régression consciente afin d'interpréter son traumatisme, tous deux sont rattachés d'une manière différente au passé et ne peuvent progresser dans le temps. Ils demeurent prisonniers du temps qui passe et par conséquent, vivent hors du temps, même si le désir de "Marnie" de fuir la rattache au moment présent. Scottie, lui ne cherche pas à fuir, mais à vivre avec le passé, que Marnie dissimule.
Aussi, Ishmael, je ne peux qu'être en accord avec ta théorie sur les projections dans "Marnie" : projection du présent de Marnie dans le passé, décontextualisation du personnage coupable, projection mentale par les transparences et les images du passé, sans doute les envolées à cordes de Herrmann traduisent elles parfaitement ces images éprouvantes et traumatisantes du passé.
Hughes. _________________ "Comprendre, c'est aimer" (Delmer Daves) |
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vl92

Inscrit le: 05 Oct 2004 Messages: 5 Localisation: France
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Posté le: Sam Nov 06, 2004 4:52 pm Sujet du message: |
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Très bon artcile. Bravo!
J'ai bien aimé Pas de printemps pour Marnie (Marnie) 1964, les deux acteurs principaux sont excellents, Sean Connery et 'Tippi' Hedren. Un film qui fut mal accueilli, j'admet que Hitchcock a fait mieux. |
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Ishmael Chambers Spoutnik

Inscrit le: 04 Oct 2004 Messages: 857 Localisation: Rennes
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Posté le: Sam Nov 06, 2004 6:08 pm Sujet du message: |
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| Hughes a écrit: | Peut-être as-tu déjà lu cet ouvrage, Ishmael, du moins je t'en donne les références :
Chion Michel, "Un art sonore, le cinéma, histoire, esthétique, poétique", Cahiers du Cinéma, Italie, 2003, 480 Pages.
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Alors celui là je suis souvent passé à côté en BU sans jamais l'ouvrir, bien que sa couverture avec "The Birds" sois bien évidemment attrayante! Du coup je vais le faire sans tarder.
Hugues, je suis d'accord avec ton analyse du temps dans "Vertigo" et "Marnie", et j'aime bien l'idée des coups de poignards (soutenus par la musique). A l'instar de la théorie du "grand film malade", je m'aperçois aussi que Marnie, c'est un mouvement qui va de l'illusion du contrôle au total abandon. Marnie arrive à survivre dans un quotidien qu'elle met en scène, mais dés qu'une brèche s'ouvre, elle perd immédiatement pied. Le mouvement du film suit un peu ce mouvement également, ce qui peut provoquer chez le spectateur une certaine sensation déceptive, mais c'est ce qui fait aussi la beauté du film, l'impression d'envolées sublimes comme on en voit peu mais souvent ramené à un sentiment de frustration énorme. Rien que par le fonctionnement psychologique de son héroïne, "Marnie" est condamné à un ryhtme assez spécial, guidé par l'idée d'impuissance (là bien sur, le récit du tournage aide à voir comment cette sensation a pu influer sur le film).
Je pense à la séquence du cheval, le plan de Marnie seule au galop sur une énorme étendue, sensation de délivrance gigantesque mais extrèmement rare, puisqu'elle va s'achever sur cheval butant sur le mur, et donc la mort de l'étalon. On retrouve la même chose pour la scène du viol et la main tendue et bloquée de Marnie suivant l'ouverture du coffre. De la même manière Marnie essaye de dominer le temps, elle évolue dans une rythmique bien carrée, mais cette dernière ne peut faire illusion au mal et au passé qui est en elle.
Marnie c'est une expression de l'etouffement, de l'impuissance, des choses assez peu confortables pour les spectateur qui n'ont absolument pas envie de se retrouver devant un tel film là ou Hitchcock était synonime de divertissement. D'ou échec public cinglant. Il faut rappeler que "Vertigo", l'autre film le plus personnel d'Hitch, ne fut pas vraiment un grand succès, il s'est rentabilisé mais ça s'arrête là. Ce fut une déception au box office. On en vient souvent à évoquer l'échec en salle de "marnie", mais moins la deception que fut aussi à ce niveau "Vertigo". _________________ http://www.cinetudes.com/
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